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TEMOIGNAGES

La personnalité et les engagements de Dom Helder Camara ne pouvaient laisser personne indifférent. Tous ceux qui ont vécu, travaillé avec lui, ou même seulement rencontré, entendu, vu à la télévision avaient quelque chose à en dire.

D’où les très nombreux, et très divers témoignages exprimés. Beaucoup ont été publiés au Brésil, où un nouveau recueil est en préparation. Beaucoup sont encore inédits, voire inexprimés. Ce site, qui se veut passage de témoins, leur est ouvert, via la rubrique Association DHMA / De vous à nous.

La première Sélection de témoignages anciens et récents, présentés par ordre chronologique d’émission, est appelée à être mensuellement enrichie et renouvelée.

La revue de L’Eglise Saint Merry de Paris, avait publié, lors de la pemière exposition consacrée à Dom Helder en cette église, en l’an 2000, toute une série de témoignages consacrés à l’illustre archevêque.

Sous forme numérisée (les illustrations, uniquement en noir et blanc, ont été supprimées pour cause de qualité médiocre) Les textes et témoignages de la revue sont disponibles sur ce site, ci-dessous :

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Poèmes pour le centenaire

Les deux poèmes suivants ont été écrits par les enfants des rues recueillis à la « Casa de Frei Francisco » créée par Dom Helder Camara.(« Casa de Frei Francisco » (Maison de Frère François »)

Ils constituent ce que l’on qualifie de littérature « de cordel », une tradition du Nordeste brésilien : des livrets sont vendus dans la rue, chevauchant un cordeau ou une ficelle tendue, d’où le nom.

CENT ANS DE DOM

Il y a cent ans qu’il est né ;

Pour la Paix du Monde il a lutté.

En 2009, il aurait eu cent ans

Et le monde fête ses présents.

S’il était encore ici,

Il serait très chéri.

Il a beaucoup aidé les gens

Et les a rendus toujours très contents.

Durant ses 90 ans passés,

Il a offert tous ses prix bien mérités.

Avec eux, il a construit un foyer

Où de nombreux enfants sont aidés.

Tout au cours de sa vie,

Il a eu beaucoup d’amis.

Et longtemps, même à l’infini,

Du Père Henrique, il a senti la nostalgie.

Au palais de Manguinhos, il a refusé d’habiter,

Mais pour l’Eglise des frontières, il a opté.

Une vie simple, il a eu

Et près des pauvres toujours il fut.

Ne pouvant plus respirer, il s’en est allé,

Près de Dieu, il est resté.

Pour toujours il y demeurera,

Et de nombreux souvenirs, il nous laissera.

L’heure est venue de nous quitter.

Merci d’avoir lu ceci tout entier.

Beaucoup de choses nous avons appris

Et avons parlé de ce que l’on a compris.

Auteurs : Cáthaly Pâmela, Jéssica Maria, Katilye Oliveira, Ricardo Silva, Thayná Rodrigues.

UNE HISTOIRE DE DOM

Le Dom dont nous allons parler

N’est pas un don que l’on peut avoir.

C’est celui du « Dom de la Paix »

Et c’est un peu de cette histoire

Que nous allons vous conter.

Helder est devenu Prêtre et Archevêque

Il en a gagné un « Dom » devant son nom.

Il a alors couru de grands risques

Et fut persécuté par beaucoup de puissants.

En défendant le peuple, Dom Helder fut un guerrier ;

Ils ont tué le Père Henrique,

En le laissant être accusé ;

Mais personne ne faisait taire le Dom,

Ni le dernier, ni le premier venu.

Avec tout le courage d’un brésilien,

Il aimait aider le monde entier.

Avec une façon d’être

Qu’il te fallait connaître.

Il envoyait des messages de paix,

A la manière d’un brave garçon.

Et avec ces messages qu’il répandait

Il réconfortait le peuple qu’il aimait.

De nombreux pauvres, il a rendu heureux

En réduisant ces différences dont jamais il n’a voulu.

Tout le monde était frère, le monde entier l’était,

Et avec lui, il partageait le pain.

Helder était un prêtre bon ;

Il aimait rêver et y mettait tout son Dom.

C’est bien qu’à l’autel il soit monté,

Pour, avec son peuple, prier.

Conter cette histoire est difficile,

Mais on ne peut pas dire que ce fut un sacrifice.

Nous avons aimé faire ce livre de cordeau,

Et nous souhaitons que Dom ait aussi aimé, là au ciel.

Auteurs : Alessandra Maria, Elizama Lima, Roseane Barbosa, Tales Bonfim, Valentina Silva.

"Aujourd’hui, Dom Helder se préoccuperait...."

Pedro Eurico, député, ancien avocat et président de la commission Justice et Paix, à l’initiative de l’hommage rendu, le 7 février 2009, par l’Assemblée législative de l’État de Pernambouc. : « Une lumière dans les ténèbres »

Pendant des décennies, le peuple brésilien s’est vu massacré par l’obscurantisme d’un régime qui n’a généré que des ténèbres. Plus sombre fut la nuit, plus présente et encourageante s’est efforcée de devenir la voix de l’Église au Brésil. Pour teinter d’espoir les sombres perspectives nationales, l’Église a stimulé l’organisation du peuple. C’est l’Église qui a réclamé la justice sociale, car elle a compris que l’évangile ne supportait pas le silence complice des opportunistes. Elle a prêté aux pauvres sans voix et sans chance, chance et voix. Avec un courage apostolique et une lucidité prophétique, cette Église a cherché à abattre les murs des sacristies étriquées où elle s’était retranchée pendant des siècles pour rejoindre la rue.

C’est dans ce contexte que se situe l’action de Dom Helder. Venu à Recife au début de la dictature militaire, il a vécu de près l’avancée de l’autoritarisme et l’implantation, jour après jour, d’un régime de terreur. Avec son arrivée à la tête de l’archidiocèse, Olinda et Recife ont gagné une voix de foi, d’amitié et de justice au sein d’un véritable océan d’arbitraire et de mépris des droits de l’homme.

On peut dire qu’il a rendu fertile, avec ses idées et ses positions, le désert qui s’était alors instauré dans ce pays. Pour cela, il a payé le prix fort, car il a été persécuté et censuré par les militaires qui ont empêché toute évocation de son nom dans la presse.

Une des premières attaques qu’il a subies a été l’assassinat de son collaborateur, le Père Antônio Henrique Pereira Neto, torturé de manière ignoble et dont le corps a été jeté dans un terrain vague du quartier de Várzea. Le crime a été prescrit sans que les coupables en soient punis. Après le P. Henrique, beaucoup d’autres agents pastoraux liés au Dom ont souffert de représailles. De tels actes, cependant, ne l’ont pas intimidé dans sa lutte pour la justice sociale.

Dom Helder n’a jamais perdu l’occasion de dénoncer la loi en vigueur sur la Sécurité nationale (ou « raison d’État », NDT), instaurée en 1964. Cette législation a sa source dans une doctrine formulée aux États Unis sous le prétexte de combattre le communisme en Amérique Latine. Son principe était que tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, s’opposaient aux gouvernements militaires, étaient considérés comme des ennemis et traités en tant que tels.

La loi légitimait, dans les faits, l’arbitraire et la violence et représentait une atteinte aux droits constitutionnels : liberté de penser, liberté d’expression, de réunion, droit de libre association politique et syndicale. Par le biais de la commission Justice et Paix, dont je faisais partie, l’Église a agi pour la défense des prisonniers politiques et, spécialement, lors des grèves de la faim qu’ils faisaient pour obtenir un minimum de droits. L’archevêque d’Olinda et de Recife a aussi pris une position contre le statut des étrangers, qui était un instrument créé, parmi d’autres, pour expulser du pays les religieux progressistes, comme cela s’est produit avec le P. Vito Miracapillo, le curé de l’église de Ribeirão.

Sans transiger devant tout l’appareil juridique d’exception, Dom Helder a mené un combat pacifique, mais sans se taire devant les injustices. Il a orienté l’église vers les pauvres, en essayant de donner un peu de sa pensée à chaque communauté, chaque quartier, chaque marécage, chaque caniveau, chaque favela. Il est arrivé à représenter, non pas une Église ritualiste et distante, mais une Église qui avance les pieds dans la boue, qui marche dans les cailloux, mais ne s’éloigne pas du peuple.

Recife et Olinda ont appris, avec Dom Helder, à ne pas devenir des villes résignées. Son exemple a montré à tous les hommes politiques et à la société en général, quels étaient les engagements à assumer pour qui voulait participer à l’extinction de la misère et de la violence.

Paroles de Dom Helder

« J’aurais été profondément déçu si j’avais été choisi pour vivre à une époque où tous les problèmes auraient été pratiquement résolus. Cela aurait été profondément monotone. J’aime le défi. Je crois que le défi nous impose de ne pas rester les bras croisés, et de ne jamais penser que l’on sait tout »

Toujours aux côtés des exclus : comment ne pas se souvenir de la lutte du Dom pour le logement, quand il demandait un peu de compréhension en faveur ceux qui squattaient des terrains ?

Paroles de Dom Helder

« J’aimerais rappeler que l’intrus, c’est aussi celui qui, un jour, est arrivé à Bethléem de Judée. Son épouse était enceinte, et l’heure venue de la naissance de l’enfant. Il frappait de porte en porte, à la recherche d’un endroit où l’enfant puisse naître. Et il n’y en avait pas. Ils ont trouvé une étable et Joseph et Marie sont entrés dans l’étable. Comme je suis troublé, quand j’entends parler de squatters (« invasores » en brésilien : envahisseurs. N.D.T.), alors que l’enfant Jésus le fut aussi. »

Je suis fier d’avoir été avocat et président de la commission Justice et Paix, et donc élève de Dom Helder. A l’époque, l’Église reconnaissait la propriété privée mais elle exigeait d’elle un rôle social. Pour cela, elle appelait d’urgence une réforme agraire ainsi qu’un changement des lois qui régissaient l’occupation des terrains en ville. En outre, elle dénonçait la violence policière contre les pauvres.

C’est sur la base des enseignements du Dom que j’ai œuvré, en tant qu’avocat, sur 102 secteurs à faibles revenus, en cherchant à garantir le droit au logement et en condamnant la violence sociale qui frappait les populations pauvres qui, même maintenant, continuent d’être pourchassées sous le regard complaisant de l’État.

Pour cette raison et bien d’autres, j’ai proposé cet hommage mérité à un homme qui aurait eu cent ans aujourd’hui samedi, mais qui n’est jamais mort pour ceux qui, comme moi, souhaitent un monde plus juste, avec davantage d’équité pour tous et sans exception.

Il est certain que Dom Helder serait préoccupé, aujourd’hui, de voir qu’actuellement, dans un État de droit démocratique dont il a facilité la conquête, se généralisent des politiques publiques qui ne libèrent pas les pauvres mais les confinent éternellement dans la misère et dans l’impossibilité de grandir.

Dom Helder serait préoccupé par l’aggravation des inégalités, de la pauvreté, de la concentration des revenus, qui exige de nous une réflexion sur le fait que nous sommes loin d’avoir conquis une démocratie, non seulement formelle mais réelle, qui réduise tant d’inégalités

Dom Helder serait préoccupé par la diminution des garanties et des droits individuels du citoyen, par l’institutionnalisation des écoutes illégales, par la réduction des espaces de liberté, par les perquisitions arbitraires de cabinets d’avocats.

Dom Helder serait préoccupé par la croissance de l’intolérance religieuse avec la pratique du fondamentalisme, chrétien ou non chrétien, et les spirales de violence qui freinent le développement d’un œcuménisme salutaire.

Dom Helder serait préoccupé par l’âpreté au gain facile et la spéculation financière qui conduisent au chômage des millions de personnes au Brésil et dans le monde, et qui montrent clairement que les États se doivent de dominer les marchés et non être dominés par eux.

Mais les idéaux d’un homme, qui a toujours vécu avec le souffle de l’espérance, ne peuvent manquer d’être rappelés et, par-dessus tout, honorés. A cet égard, une mention toute particulière doit être faite à l’Institut Dom Helder Camara, notre IDHeC, gardien testamentaire des messages d’amour, de paix et de fraternité qui ont marqué toute la vie du Dom.

J’aimerais aussi faire référence à la commission Justice et Paix, évoquée précédemment, qui sera rétablie selon les principes de Dom Helder et de Dom Paulo Evaristo Arns et qui, malheureusement, est tombée sous le coup de l’inquisition qui marque la période sombre de l’actualité.

Mais les bons sentiments ne meurent jamais dans les cœurs des hommes de bonne volonté. A cette fin, nos espoirs se tournent vers la CNBB pour qu’elle sauve les pastorales et les mouvements créés par Dom et qui, aujourd’hui, survivent, littéralement, dans les catacombes, victimes de la persécution, de la mesquinerie et de la violence qui ont perduré au long de ces deux dernières décennies.

Beaucoup de ceux qui ont lutté pour ces causes sont aujourd’hui dans l’éternité. Pour n’en citer que quelques uns en cette heure de reconnaissance et du souvenir : Lorena da Aco, le professeur João Francisco, le Père Henrique, le Père Jaime, João Francisco da Aco, le professeur Sá Barreto, Dom Francisco Austregesilo, Cristina Tavares, Dom Lamartine, le Père Romano da Aco, le Père Humberto Plumen, Pelopidas Silveira, Antonio Baltar, Fernando Figueira.

Tous les autres luttent encore pour un combat qui vaut la peine d’être vécu. Je tiens à remercier toutes les années passées aux côtés de Lucinha Moreira, Zezita, Cristina Ribeiro, Bete Barbosa, Lauro Oliveira, Zildo Rocha, le Père Edwaldo, Bosco et Teresa Gomes, Dima Oliveira, Luis Barros, Leda Alves, Frei Aluisio, le Père Reginaldo, le Père Bruno Ribeiro, Zildo Caldas, Alcides Tedesco, le Père José Augusto, Zé Paulo et Lecticia, Marcelo Santa Cruz, parmi tant d’autres.

Mes remerciements envers celui à qui cet hommage est destiné : DOM , Tu es parmi nous, à nous regarder.

Avec ta si délicate façon de nous persuader que nous ne pouvons pas mollir dans la lutte pour la justice sociale. Pour nous rappeler que nous devons rester fermes, indignés, pratiquant la non violence, parce que, comme le disait l’historien Erik Hobsbawn dans ses Mémoires : « Le monde ne va pas s’améliorer tout seul ».

La construction du monde, Dom Helder le savait bien, doit être conduite par nos rêves, nos utopies.

« Parce que nous courrons le doux risque de voir un jour nos rêves réalisés » comme nous l’a enseigné Dom Helder.

La philosophie de Dom Helder

Inácio Strieder, professeur de philosophie à l’Université fédérale du Pernambouc (Recife), animateur du Groupe de laïcs Igreja nova (Église nouvelle) et ancien directeur exécutif de l’Instituto Dom Helder Camara (IDHeC) a publié l’article ci-dessous dans le quotidien Jorrnal do Commercio daté du 28 février 2009.

Nous n’allons pas qualifier Dom Helder Camara de philosophe, au sens académique. Mais il vivait une philosophie transparente. Une philosophie chrétienne humaniste. Rien de ce qui est humain ne lui était étranger. Et quelles sont les préoccupations humaines les plus profondes ? Chercher des réponses aux questions en rapport avec l’humanité, le cosmos et l’absolu qui nous entoure.

Dom Helder avait une compréhension chrétienne de l’être humain. A partir de cette anthropologie, il était en relation avec tous les hommes en cherchant, sans acception de races, ethnies, castes, classes, genres, idéologies et religions, une vie digne pour tous les êtres humains. Il désirait du fond de son cœur un XXIème siècle sans misère.

Il déplorait le manque de solidarité, de fraternité et de justice entre les peuples, des riches envers les pauvres, du premier monde envers les habitants du tiers monde. Pour lui, toutes les guerres étaient folies délirantes d’hommes égarés.

Les régimes et les individus tortionnaires étaient davantage dignes de compassion que les torturés. Il est vrai que la douleur était pour les torturés, mais la honte, le dégoût, la déchéance humaine à l’état le plus vil de la créature collaient à la peau des tortionnaires et de leurs commanditaires.

Tous les êtres humains étaient fils du Dieu unique, créateur de l’univers immense et présent dans la vie de chacun et dans la nature comme un tout. Toutes les créatures, vivantes en non vivantes, matérielles et spirituelles, exprimaient la grandeur de leur créateur. Ce Dieu se manifeste dans le grand et dans le petit, Il est au-delà du plus grand et en deçà du plus petit. En Lui nous demeurons, nous nous mouvons et nous vivons.

Naturellement, en situant l’homme aux horizons de l’immense univers et de Dieu, Dom Helder ne pouvait pas passer sa vie à ne regarder que les détails du quotidien dans le petit monde d’un diocèse. On peut dire qu’il se considérait comme un « évêque » de l’humanité. Il parcourait le monde en parlant, prêchant, dialoguant et priant.

Dans l’Orient asiatique, il a été honoré par les bouddhistes, en Europe par les chrétiens luthériens et calvinistes, parmi les prix qu’il a reçus, il y en a un conféré par des entités du candomblé, à l’ONU il a parlé avec des hommes politiques des plus diverses idéologies. Il savait vivre dans les palais royaux et dans les favelas. Plus de trente universités du monde entier lui ont décerné le titre de docteur honoris causa. Partout il parlait de la dignité humaine, de la justice, de la solidarité, des droits de l’homme, de la paix.

Il était lui-même une personne cultivée. Écrivain, poète, orateur, éducateur, il parlait le français, l’anglais, l’espagnol en plus de sa langue maternelle. Quelqu’un pourrait demander : Dom Helder était-il un génie, ou d’où lui venait tout ce dynamisme, et la capacité de tant de mobilité et de sagesse ?

Certainement, il possédait des dons personnels spéciaux, mais rien d’extraordinaire. Simplement, il prenait sa vie au sérieux et assumait la responsabilité d’une mission dans sa vie. Il disait lui-même que le secret de rester jeune est d’avoir une cause à laquelle se dédier. Il désirait que chacun assume sa vie avec les dons que Dieu lui confie. En ce sens, Dom Helder ne visait pas l’assistencialisme.

Il disait que les personnes pèsent trop lourd pour que nous les chargions sur nos épaules. Il faut les porter dans le cœur, c’est-à-dire leur donner les possibilités de conquérir une vie digne. Et une telle vie ne peut naître que de l’éducation, du travail, de la justice et de la solidarité.

Dom Helder est mort, mais son message demeure. Il fut un homme qui méritait d’avoir vécu sur la terre. Peu importe où sont ses restes mortels. L’important est l’exemple de vie qu’il a donné, et les messages qu’il a écrits. Heldérien, ou heldérologue n’est pas celui qui dit avoir vécu au côté de Dom Helder, ou avoir participé à quelque équipe qu’il a créée. Rendre hommage à Dom Helder en l’année de son centenaire n’est pas porter son boneco (effigie géante) dans les rues de Recife, ni seulement de faire des discours élogieux dans les assemblées ou au Sénat de la République, ou construire des musées en sa mémoire. Respecter Dom Helder est beaucoup plus.

C’est opter pour une vie où on ne calomnie ni humilie personne, où on respecte tout le monde et cherche la dignité de tous ceux dont la vie en est privée ; c’est construire une vie sans obscurités. La philosophie de Dom Helder n’était pas la philosophie des académies, écrite seulement dans des livres, mais une philosophie de la vie humaine, digne dans toutes ses dimensions.

De Marcelo Santa Cruz, avocat et conseiller municipal d’Olinda (Parti des Travailleurs), coordinateur adjoint du Centre Dom Helder Camara d’études et d’action sociale-CENDHEC : Ce témoignage, publié sous le titre « Le Dom de l’amour et de la justice sociale », évoque notamment l’affaire du Nobel de la Paix quatre fois refusé.

« A peine nommé par son ami le pape Paul VI, Dom Helder Camara est venu prendre sa fonction de 30ème évêque et 6ème archevêque d’Olinda et Recife, le 12 avril 1964, un dimanche très pluvieux. J’avais alors vingt ans.

Pressé dans la multitude venue l’accueillir dans la cathédrale de Saint Antoine, j’ai savouré chaque mot du courageux discours prononcé par ce petit Cearense, malingre, aux oreilles bien marquées, souriant, grand orateur, qui accompagnait ses pensées avec de grands gestes des bras et des mains. Dans son message, il a dit qu’il était un Nordestin parlant aux Nordestins avec les yeux ouverts sur le Brésil, l’Amérique, le monde. Un chrétien s’adressant aux chrétiens mais le cœur ouvert, oecuméniquement, aux hommes de tous les credo et de toutes les idéologies.

Un évêque de l’Église catholique qui, à l’imitation du Christ, ne vient pas pour être servi mais pour servir. Finie la cérémonie, je retournai chez moi avec deux certitudes. La première était que nous aurions, dans le nouvel archevêque, un allié dans le combat pour le retour à l’État de droit et démocratique renversé onze jours plus tôt. La seconde était que ce combat serait de courte durée.

Les enfants sont, par nature, optimistes et idéalistes.

Les deux prévisions étaient erronées.

La dictature s’est maintenue durant deux décennies, durant lesquelles elle a causé au pays de terribles dommages politiques, sociaux, éthiques et culturels dont nous portons jusqu’à aujourd’hui de profondes cicatrices.

Et Dom Helder est devenu non seulement un allié contre mais, peut-être, le principal opposant au régime militaire qui pratiquait l’arbitraire et la violence institutionnelle. En plus de quoi, il devint le prophète de l’utopie, le pasteur de la liberté, une des plus grandes personnalités brésiliennes du siècle passé, plusieurs fois proposé pour le Prix Nobel de la paix.

Le Dom de l’amour et de la justice sociale. Le confident, le partenaire attentionné, l’auteur de courageuses dénonciations et d’actions en défense des persécutés. Étroitement solidaire, par exemple, comme en beaucoup d’autres cas, du drame vécu par ma mère, Elzita Santa Cruz, qui a vu ses garçons et ses filles emprisonnés, exilés, persécutés, séquestrés, et l’un d’eux, Fernando Santa Cruz, disparaître pour toujours.

Moi-même, j’ai bénéficié d’une intervention de sa part, pour ma défense, à l’occasion d’une des investigations auxquelles j’ai eu à répondre à la faculté de droit de l’université fédérale de Pernambouc. La procédure s’appuyait sur le décret-loi 477/69, le fameux « 477 », qui permettait la radiation des étudiants de leurs cours et leur interdisait de s’inscrire pendant trois ans (à la fin je serai condamné) dans n’importe quelle université du pays.

Dans son intervention, Dom Helder prenait position contre cette punition « anti-psychologique et révoltante », en affirmant qu’elle blessait au cœur la Déclaration des droits de l’homme ; qu’elle aurait un effet rétroactif en matière pénale ; qu’elle était incompréhensible, surtout dans un pays où accèdent à l’université seulement 1% de ceux qui ailleurs auraient le droit de s’y trouver ; qu’elle annulait l’autonomie universitaire en obligeant les professeurs à troquer l’autorité paternelle pour une attitude policière ; qu’elle frappait des vies adolescentes, marginalisait ceux qu’elle punissait, ou les poussait vers les errements de la radicalisation et de la violence.

Aujourd’hui, cela paraît peu, mais il fallait beaucoup de courage pour élever la voix de cette manière contre les maîtres du pouvoir au Brésil en 1969.

(…) Deux gestes de Dom Helder, quand il prit en charge l’archidiocèse d’Olinda et Recife, sont de bons indicateurs de sa personnalité et de la ligne qu’il imprima à son action pastorale : il quitta le Palais de Manguinhos pour un modeste logement dans les dépendances de la petite église des Fronteiras et il renonça à la voiture avec chauffeur.

Sa lutte permanente pour les droits de l’homme, contre les tortures, les assassinats et les disparitions forcées de citoyens et citoyennes brésiliens commencèrent à avoir de plus en plus d’échos à l’étranger. Alors qu’ici, les moyens de communication se voyaient interdit par la censure de citer son nom, même pour le critiquer.

Le Pernambouc et le Brésil vivaient un climat d’effervescence politique, principalement le milieu étudiant. C’était l’époque des grandes manifestations, avec le défilé des 100 000 à Rio de Janeiro et des 25 000 à Recife. A Rio l’étudiant Edson Luiz était tué.

Et ici, le 28 avril 1969, était perpétré l’attentat contre Cândido Pinto de Melo, étudiant ingénieur et président de l’Union des étudiants de Pernambouc, attentat commis par le CCC – Commando de Chasse aux Communistes. Cândido n’est pas mort, mais les balles qui l’ont frappé l’ont laissé paraplégique.

Le jour suivant, un groupe d’étudiants, dont j’étais, alla trouver l’archevêque. Nous voulions lui faire part de ce qui s’était passé et demander son appui pour sauver la vie de notre leader.

Dom Helder, comme c’était dans sa manière, nous écouta patiemment, nous dit que nous pouvions compter sur sa solidarité et, à notre surprise, ajouta qu’il avait déjà connaissance de l’attentat et que, depuis la veille, il n’avait cessé de contacter les autorités pour exiger des mesures. Il avait même réussi une visite à Cândido, à travers des personnes de son cercle d’amitiés !

Lui-même, cependant, ne se préoccupait pas de sa sécurité. Son humble résidence a été mitraillée plus d’une fois. Et le 27 mai de cette même année, il reçut le coup le plus dur de sa vie de pasteur : l’assassinat, avec des raffinements de barbarie, du Père Antônio Henrique Pereira Neto, son auxiliaire direct pour la pastorale de la jeunesse – le P. Henrique étant lui-même un jeune de seulement vingt neuf ans, très aimé de la jeunesse de Recife. Mais cet acte brutal, qui a choqué tout le Pernambouc, ne l’a pas intimidé. Au contraire, il a fait que la lutte s’est renforcée. Et si le nom de Dom Helder ne paraissait pas dans la presse locale, il était de plus en plus connu et respecté à l’étranger.

En 1970, des groupes de parlementaires de Hollande, Suède, France et Irlande, en plus de René Cassin, titulaire du Nobel de la Paix en 1968, ont proposé la candidature de Dom Helder à ce Prix, avec l’appui de cinq millions de signatures de travailleurs recueillies par la Confédération latino-américaine des syndicats chrétiens.

Pour les parlementaires irlandais, « attribuer à Dom Helder le Nobel de la Paix serait une précieuse manifestation de solidarité humaine dans une situation dominée par le terrorisme et l’oppression ». Les Suédois arguèrent que Dom Helder, « en plus d’être un important protagoniste de la non violence, a une position de leader dans l’Église en même temps qu’il agit de manière significative dans la lutte pour l’obtention de réformes sociales ».

Et ils soulignaient son rôle au concile Vatican II et dans diverses conférences internationales. Le consulteur du Comité Nobel, Jakob Sverdrup, s’exprima lui-même favorablement pour un lauréat qui « symboliserait la lutte pour l’amélioration des conditions de vie par des moyens pacifiques ». Malgré tous ces avis, le Nobel de la Paix 1970 a été, de façon surprenante, décerné au Nord-Américain Norman Borlang, spécialiste en physiologie des plantes qui avait réalisé des recherches pour l’Institut Rockefeller du Mexique…

Le fait est que, alors que les promoteurs de la candidature de Dom Helder agissaient ouvertement et publiquement, dans la coulisse, en sous cape, se développait une campagne sordide coordonnée par l’ambassade brésilienne à Oslo, selon les directives du gouvernement du général Emilio Garrastazu Médici : une campagne si efficace qu’elle réussit à faire échec à la proposition. L’existence de cette manœuvre sera dénoncée plus tard par la télévision norvégienne Norwegian Broadcasting (NRK TV), et prouvée par des documents.

L’action s’est jouée sur deux fronts. L’un d’eux travaillait pour que les membres du Comité Nobel votent contre l’attribution préconisée ; et l’autre, à travers quelques journaux norvégiens, tentait de créer un courant d’opinion qui légitime le rejet du nom de l’archevêque.

Un des articles contre lui, par exemple, signé du journaliste Arild Lillebo, a été publié dans le quotidien Morgenposten, et aussi au Brésil par O Estado de São Paulo, le 18 octobre 1970, sous le titre : « Prix Nobel à la violence ».

Selon l’auteur de cet article diffamatoire, Dom Helder Camara aurait été une « chemise verte » dans les années 30 - fasciste, disciple de Hitler et Mussolini – mais se serait orienté après dans le sens opposé et beaucoup le considèrent, alors, comme communiste. Il se serait transformé en admirateur de Fidel Castro, avec Ernesto Che Guevara et Camilo Torres comme modèles…

Aujourd’hui, ces accusations nous semblent ridicules ; mais dans ces temps troubles du Vietnam, de la guerre froide et des cendres mal refroidies de Mai 68, elles suffirent pour ternir une partie de l’éclat de la candidature.

La télévision norvégienne a dénoncé aussi l’action du Suédois Torre Munch qui était parvenu à convaincre cinq membres du Comité Nobel de voter contre. Ce Munch était un ami personnel d’au moins deux d’entre eux : Sjur Lindebralkke, le plus grand banquier de Suède à l’époque, président de la Privat Bank de Bergen, et Bernt Ingvaldsen, président du parlement norvégien et vice-président du Comité.

Insatisfaits, les partisans de la candidature de Dom Helder la ratifièrent les trois années suivantes, et la presse lui donna toujours son appui. En 1973, elle était de nouveau qualifiée de virtuellement victorieuse. Le 17 octobre, pourtant, alors qu’il se préparait pour célébrer la première messe du jour, à 6 heures du matin, Dom Helder recevait par téléphone la nouvelle de l’attribution du Nobel de la Paix de l’année au Nord-Américain Henry Kissinger et au Vietnamien Le Duc Tho, le duo qui avait négocié la fin de la guerre du Vietnam.

Pour lui personnellement, ces défaites ne signifiaient rien. Il est clair qu’il les regrettait, parce que les causes qu’il défendait auraient beaucoup gagné avec la victoire, mais jamais il ne se laissa abattre.

En décembre de cette même année 1973, quand la Déclaration universelle des droits de l’homme célébrait son vingt-cinquième anniversaire (et que, a contrario, au Brésil, l’Acte Institutionnel n°5 marquait sa cinquième année), Dom Helder était à Houston, aux Etats-Unis, et déclarait dans une conférence : « Quand on lit et relit cette Déclaration, qui est une synthèse des plus hautes et plus pures aspirations de la personne humaine, on vérifie que tous ces droits sont loin d’être devenus réalités (…). Ou bien cette Déclaration est méprisée et considérée comme un papier de plus, parmi beaucoup d’autres lettres mortes, ou bien elle sera chair de notre chair, sang de notre sang, partie de notre âme. Nous n’avons pas le droit de simplement avoir d’aimables discussions sur des affaires aussi graves, pour ensuite ne faire rien. »

(Article publié dans la Revista Teoria e Debate de la Fondation Perseu Abramo, n° 81, mars-avril 2009)

Un exemple, mais pas facile à suivre

Les citations ci-dessous sont tirées du flot de paroles et d’écrits suscités au Brésil par le centenaire de la naissance de Dom Helder :

 « J’ai pu assister à la célébration du centenaire à Ponte de Carvalhos (à 25 km de Recife) : des milliers de personnes, vingt et un évêques, et carnaval avec des musiques chères au Dom. A Recife, au pied de sa statue inaugurée sur la place de l’église das Fronteiras, les fidèles déposent des bougies : saint Helder, disent les orphelins… » (Courriel).

 « Son action était en défense de la cause des pauvres, qui coïncide avec la cause de Dieu » (Dom Marcelo Carvalheira, archevêque émérite de João Pessoa).

 « Dom Helder est un exemple pour l’Église, mais il n’est pas facile de le suivre… », « Citoyen du monde et apôtre de l’Église du Christ », « C’est l’heure de voir en Dom Helder le patron de cette incomprise Église d’Amérique latine, et de le proclamer saint protecteur de notre continent » (Dom Demétrio Valentini, évêque de Jales, SP).

 « La fin de la vie de Dom Helder a été très douloureuse. Il a continué à dire ce qu’il pensait et il devait le faire, mais il savait que ses paroles n’étaient pas bien reçues par son successeur » (Dom Clemente Isnard, o.s.b., ancien vice-président de la CNBB).

 « Dom Helder en est venu à être un évêque paradigmatique, une référence inévitable quand on parle (en on en parle) de l’Église engagée, de la solidarité avec toutes les grandes causes des pauvres, des causes du Royaume… Il en est venu à être la référence maximum quand on parle de cette Autre Église Possible, de cet Autre Monde Possible, nécessaire, urgent. Sans violence toujours, espérant et semeur d‘espérance … Son geste des bras ouverts qui allongeait sa petite taille reste une invitation à l’aventure de la compassion fraternelle et de la prophétie toujours en action » (Dom Pedro Casaldaliga, évêque émérite de São Felix do Araguaia).

 « La plus grande figure politique de l’histoire de l’Église du Brésil » (Elio Gaspari, auteur d’une histoire de la dictature des généraux).

 « Ce que beaucoup de secteurs de l’Église craignaient, c’était le nouveau style d’évêque qu’il proposait… Dom Helder a été dépassé par les événements de l’histoire et de sa mort. Prophètes et prophétisme ne sont plus à la mode aujourd’hui. (Dom Aloisio Fragoso, o.f.m., évêque émérite de Crateus, Ceará).

 « Figure discutée par les uns, persécutée par d’autres, extrêmement aimée par les pauvres et les marginalisés de Recife et du monde, avec une projection internationale, dans et au-delà des milieux chrétiens, comme aucune autre personnalité de l’Église du Brésil n’en a jamais connue dans toute notre histoire » (Dom Edvaldo G. Amaral, salésien, évêque émérite de Maceió, Alagoas).

 « Un prophète qui parlait merveilleusement, ne disait pas des mots d’intellectuel, mais vous perceviez qu’il était quelqu’un de profond, qui était en intimité avec Dieu… Un prophète, homme qui voit le monde avec les yeux de Dieu » (Dom Luiz Soares Vieira (archevêque de Manaus, Amazonie, vice-président de la CNBB).

 « Dans le bon sens du terme, il était un homme religieux populaire latino-américain qui captivait les cœurs des gens par son charisme et sa foi. Sa lutte pour le développement latino-américain et les droits humains ont défini de manière significative le catholicisme de libération au Brésil et dans toute l’Amérique latine. Ses actes et ses paroles ont eu un impact parmi les catholiques et autres personnes de foi en Amérique du Nord, en Europe et bien au-delà.

Dom Helder a fait le passage du défenseur de la violence au promoteur de la paix. Il a alors renoncé aux tentations toujours plus séductrices du pouvoir et des honneurs ecclésiastiques. S’il avait accepté d’ « entrer dans le schéma », Dom Helder aurait pu se retrouver cardinal et, s’il s’était articulé avec les militaires, peut-être même archevêque de Rio de Janeiro ou de Sao Paulo. Il rejeta toutes ces possibilités afin de pouvoir se positionner au côté des pauvres » (Kenneth P. Serbin, historien américain, professeur à l’Université de San Diego).


Du Fr. Michel, de Taizé : « Une profonde syntonie » Frère Michel, responsable de la fraternité des frères de Taizé à Alagoinhas, au Brésil, a écrit ce témoignage sur Dom Helder Camara. Deux jours après l’avoir écrit, le 24 février 2009, frère Michel est mort accidentellement, à l’âge de 73 ans, alors qu’il se trouvait en Australie. Frère Michel vivait en Amérique latine depuis 1966. L’école pour enfants sourds et aveugles, créée par frère Michel, est bien connue au Brésil.

Dom Helder Camara était un grand orateur. Il savait entraîner une foule, avec fougue et sincérité, parlant en langage poétique. Dans l’intimité, il était plutôt timide. Mais avec frère Roger [Schutz, fondateur de la communauté de Taizé], il se sentait tout à fait à l’aise. Entre les deux hommes s’est établie une profonde syntonie, une communion spirituelle toute de confiance, ils avaient une même largeur de vision et un même souci de mise en pratique immédiate. Ils avaient une foi ouverte à l’aujourd’hui de Dieu.

Pendant le Concile Vatican II, Dom Helder Camara, Dom Manuel Larrain, évêque de Talca au Chili, et frère Roger se voyaient souvent. Dom Helder était secrétaire de la Conférence épiscopale brésilienne, Dom Manuel président de la Conférence des évêques latino-américains, et frère Roger était simple observateur. Mais ils avaient en commun une même fougue spirituelle.

Pendant et après le Concile, Dom Helder a passé à Taizé plusieurs fois, et les rencontres avec frère Roger étaient toujours une fête où surgissaient toutes sortes de projets, pour l’Église et pour les pauvres. Et frère Roger a pensé qu’il fallait aller en Amérique latine pour lui rendre ses visites.

En 1966, j’ai alors fait un long voyage a travers le Brésil, l’Uruguay, l’Argentine, et le Paraguay pour arriver finalement à Recife, diocèse de Dom Helder. Dès 1967, à la demande de Dom Helder, s’est établie dans son diocèse, à Olinda, une fraternité de quelques frères de Taizé ensemble avec trois moines bénédictins du monastère d’Olinda. Nous y sommes restés jusqu’en 1972. C’était une époque difficile, avec un régime militaire qui s’est durci à partir de 1968.

En 1969, pour atteindre Dom Helder, la police politique a tué le jeune prêtre Enrique Pereira, responsable de la jeunesse, et jeté son corps sur le terrain de l’université. Dom Helder a célébré la messe de l’enterrement. Puis, à pied, le cortège s’est dirigé vers le cimetière, par une des grandes artères de Recife. Des deux côtés, l’armée avait aligné de jeunes soldats, armes à la main.

Dom Helder marchait à la tête du cortège. On chantait des chants religieux, et aussi l’hymne national, tant de fois que c’est ainsi que je l’ai appris par cœur ! A l’arrivée du cortège au cimetière, après plus de deux heures en plein soleil, des soldats étaient là, couchés, en position de combat. Il aurait suffi d`un geste ou d`une parole inconsidérée d`un des jeunes pour provoquer un bain de sang. Alors Dom Helder a fait un appel ému, demandant à tous ceux qui étaient là de partir, disant que chacun avait fait son devoir envers le défunt. Après un moment d’hésitation, tout le monde s’est retiré.

Peu de temps après, le cardinal Lercaro, de Bologne, est venu à Recife pour une visite de solidarité. Il a appris que Dom Helder continuait à sortir à pied dans la rue et qu’il acceptait d’entrer dans la première voiture qui s’arrêtait pour le conduire. Le cardinal lui a demandé si ce n’était pas imprudent, s’il n’avait pas peur. Dom Helder a répondu : « Si je commençais à avoir peur et si je prenais des précautions, je ne pourrais plus rien faire.

Ma seule protection est de ne pas avoir peur. » Le cardinal a encore demandé : « Qu’est-ce qui est le plus difficile dans cette situation ? » Dom Helder : « Avoir perdu des privilèges. Quand j’étais secrétaire de la conférence épiscopale, j’avais une ligne directe avec le président de la République. Maintenant, aucun media au Brésil ne peut même mentionner mon nom. Hier je suis allé à l’armée pour intercéder en faveur d’un jeune en prison. Après une heure d’attente, le commandant m’a fait dire par une jeune recrue qu’il n’avait pas le temps de me recevoir aujourd’hui. »

Dans les années 1970, nous avons organisé plusieurs rencontres de jeunes, les premières en ce temps de lente sortie de la dictature militaire. Dom Helder était encore interdit de parler en public. En 1973, pendant une rencontre de jeunes que nous avons organisée à Campina Grande, à 3 heures de voiture de Recife, sans que personne ne le sache, un pasteur méthodiste nord-américain a amené Dom Helder en voiture. Quand les jeunes l’ont vu à l’église, un courant de joie a passé dans l’assemblée.

Et Dom Helder était visiblement heureux. Je lui ai dit qu’il y avait certainement des délateurs dans l’assemblée. Alors dans son homélie il a prononcé ces paroles : « On m’a prévenu qu’il y avait des délateurs parmi vous. Alors je vous dis : écoutez bien tout ce que je dis et rapportez-le à vos supérieurs ». A l’époque, la police avait expulsé un prêtre italien. Dom Helder y a fait allusion : « Qui sont les vrais brésiliens ? Ce prêtre venu servir le peuple au Brésil, ou les autorités qui l’ont expulsé ? Voyez le frère Michel ici. C’est lui et des gens comme lui qui méritent la citoyenneté brésilienne ! »

Aussitôt après la messe, le pasteur a emmené l’évêque, sans que personne ne s’en rende compte. Un quart d’heure plus tard est arrivé un groupe de militaires : « Nous avons su que Dom Helder était ici. » Réponse : « Mais non, il n’est pas ici. » Ils ont palabré un peu, puis sont repartis furieux. Il n’y a pas eu d’autres conséquences.

En 1972 la fraternité de Taizé a quitté le diocèse de Recife pour déménager à Vitoria, plus au sud, puis six ans plus tard elle est remontée pour se fixer où nous sommes maintenant, à Alagoinhas, près de Salvador de Bahia. Mais chaque année j’ai continué à donner un cours à l’Institut de théologie de Recife, et j’avais chaque fois des rencontres avec Dom Helder.

Du cardinal Marty, archevêque de Paris de 1968 à 1981  : "Un personnage hors du commun"


Dom Helder, non seulement par ce qu’il fait, mais par ce qu’il est, est un personnage un peu extraordinaire, toujours en mouvement, toujours en recherche, toujours en découverte, une intelligence très vive… Il va toujours au devant de la pensée de l’autre, il ne vous laisse même pas le temps d’expliquer, et il scrute toujours l’événement d’une manière impitoyable. Ses yeux sont pétillants, on le sent toujours avide de saisir, de comprendre, de dire ce qu’il a vu, ce qu’il a saisi. Et toujours il décortique les paroles que vous dites comme les événements dont il parle à la lumière de l’Évangile. Parce qu’il est très rapide, il ne faut pas dire qu’il n’écoute pas. Non, il écoute toujours, mais il écoute vite, il écoute rapidement. Les mots, les expressions, les idées sont saisies avec lui comme au vol. Ses gestes sont légendaires. Il parle autant avec ses mains, avec ses yeux, qu’il parle avec sa bouche. Il est vraiment un personnage qui, déjà par ce qu’il est, par son maintien, est un personnage hors du commun…(Sur France Inter, 1977)

►De Maurice Béjart, Chorégraphe, à propos d’un ballet dont la seconde partie est inspirée d’un argument proposé par Dom Helder : « Un personnage lumineux »


Le ballet Messe pour le temps futur est inspiré par un personnage lumineux de notre époque, un homme de foi et de charité, un homme qui a de l’humour et de la sensibilité, dom Helder Camara. L’archevêque de Recife est un homme admirable, qui rayonne de fraternité et est tout le contraire d’un fanatique : savez-vous qu’il a reçu l’an dernier le grand prix du bouddhisme au Japon ?... C’est Dom Helder Camara lui-même qui a fait la demande de venir me trouver. C’est lui qui est venu me voir à Genève, alors qu’on dansait Wien, Wien, nur du allein, et il m’a apporté un argument de ballet. Cet argument de ballet m’a tout d’abord un peu surpris, amusé, un peu choqué aussi et puis je lui ai répondu que c’était plutôt pour un film et que je ne voyais pas ça en ballet. J’ai lu des œuvres de lui, des petits textes, de très courts poèmes qui m’ont paru avoir beaucoup de force et beaucoup d’humour, qui m’ont inspiré. Et puis, en reprenant l’argument du ballet, ayant déjà commencé à travailler sur l’ouvrage, j’ai vu qu’il y avait là quelque chose de très intéressant. Je l’ai un peu modifié et je m’en suis servi quand même. (La Libre Belgique, 10-11 septembre 1983 et 2 7 avril 1984).

Du P. Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde : « Sa fidélité sans faille »


Ce qui m’attache à Dom Helder Camara et me fait accepter son message, c’est que tous les combats qu’il a menés pour la justice, il les a toujours conduits au nom de l’Évangile et en communion profonde avec l’Église. Il a évité le piège qui aurait fait de lui une figure de proue dans les combats du monde mais dans lesquels les siens ne se seraient pas reconnus. Il est clair que certains ont cherché à le mettre en porte à faux vis-à-vis de l’Église et à l’utiliser contre elle. D’autres ont transformé son message pour en faire une cause purement humaine et politique. Mon attachement à Dom Helder Camara vient de ce qu’il s’y est toujours refusé, proclamant la bonne nouvelle de l’Évangile et parlant en accord profond avec l’épiscopat. C’est d’ailleurs cette fidélité sans faille à sa mission d’évêque qui lui attira la confiance des pauvres qui firent de lui leur porte-parole à travers le monde. Pour moi, prêtre, Dom Helder Camara est cet homme d’Église qui affronte tous les périls par fidélité à sa mission d’évêque. (10 février 1984, témoignage à l’occasion des soixante quinze ans de Dom Helder)

►De l’Abbé Pierre, fondateur des Communautés d’Emmaüs : Souvenir


La première fois où j’ai rencontré Dom Helder… Je n’allais pas le voir. J’allais au Brésil lorsque Emmaüs commençait. Un conseiller de l’ambassade de France m’a dit : ‘Il faut absolument rencontrer Helder Camara’. Il venait d’être fait archevêque. C’était paradoxal : il était archevêque, mais il n’était qu’auxiliaire d’un cardinal qui avait la curieuse idée de s’appeler aussi Câmara… Je vais, accompagné par le conseiller d’ambassade. Nous avons eu une demie heure de conversation et à la sortie, je m’en souviens très précisément, j’ai dit : ‘J’ai l’impression d’avoir rencontré un Curé d’Ars devenu archevêque et capable de l’être’... (Souvenir recueilli, parmi d’autres, lors d’un entretien à Paris le 17 décembre 2002)

►De la reine Fabiola, épouse du Roi Baudouin de Belgique (1930-1993) : « Depuis sa première messe… »


Chaque fois qu’il venait en Belgique, il venait célébrer la messe chez nous. La nuit, au lieu de se coucher, il demandait une chaise un peu haute et dormait devant le Saint-Sacrement, la tête posée sur l’autel.

II nous disait que Dieu, étant le Créateur de toutes choses, répartissait ses richesses entre les hommes de manière visible et invisible ; que lui-même avait été très pauvre et que n’ayant pas pu dormir dans un lit pendant son enfance, il dormait dans un hamac, ce qui, disait-il non sans humour, avait aplati son crâne.

Mais il ajoutait qu’après sa première messe, Dieu lui avait donné toujours la même intensité, le même feu, et la même adoration du Père et de la Trinité, de sorte que durant toutes les années de sa vie, il n’avait jamais été distrait pendant aucune de ses eucharisties et que jamais elles ne lui avaient paru tièdes.

II disait qu’aucun magnat au monde n’avait reçu pareille richesse, et d’ajouter : ’Je n’ai pas à demander à mon Seigneur pourquoi il m’a fait si riche’. Il fallait tout simplement accepter cette abondance.

II disait aussi que si Dieu nous a donné l’esprit avec le corps, celui-ci devait refléter la joie et les dons de Dieu en nous et qu’il devait être un instrument qui s’exprime dans des gestes d’amour et d’accueil, d’humilité et de joie dansante, d’exultation dans la liberté des enfants du Père. Et il dansait littéralement.

A la consécration, au moment de l’élévation de l’hostie, il était presque en pleurs : c’était par reconnaissance pour l’amour de Dieu. (Lettre à l’association DHMA, 2003).

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